Rencontre avec : “ La Bulle d’Air ”

La Bulle d’Air est un Lieu d’Accueil Enfants Parents (un L.A.E.P), qui a ouvert en décembre 2013. Financé conjointement par la Mairie de Paris et la C.A.F, soutenue par la Mairie du 2ème arrondissement, La Bulle d’Air, située dans le 2ème arrondissement est un service de l’association C.A.S.P.

Plusieurs fois par semaine, l’espace accueille le relais d’assistantes maternelles et auxiliaires parentales et c’est dans ce contexte que L.I.R.E intervient depuis 5 ans. Frédéric Boyer, lecteur-formateur vient 1 fois par mois pour lire avec ces professionnelles et les enfants.

Marie-Hélène Kajdan-da Silveira, éducatrice de jeunes enfants responsable du service la Bulle d’Air et Sylvie Colinart, accueillante, sont les référentes du lieu. A l’occasion d’une interview, elles acceptent de partager avec nous leur vision de ce partenariat :

Comment avez vu connu l’association LIRE ? 

Marie .Hélène : Je la connais depuis sa création. Lorsque les premières lectrices sont arrivées en 1999, je travaillais à la PMI Flandres dans le 19ème, et nous avions accueilli l’une d’elles. Ça a tout de suite éveillé ma curiosité et participé à une ouverture sur les livres

Sylvie : Dans le cadre de ma précédente profession d’infirmière psychiatrique, j’ai travaillé en pédopsychiatrie et mené plusieurs projets en utilisant la littérature enfantine. J’ai participé aux séminaires A.C.C.E.S et par la suite j’ai fait le lien sur le terrain avec L.I.R.E à Paris.

Pourquoi avoir fait appel à L.I.R.E sur votre projet à la Bulle d’Air ?

M/H : J’avais eu une bonne expérience par le passé, en 2010, quand L.I.R.E avait participé au dispositif du centre social « La Clairière » pour la formation initiale des auxiliaires parentales sur la lecture. Vous avez une connaissance solide de nos publics d’assistantes maternelles et d’auxiliaires parentales. En plus de l’animation, pour faire apprécier la lecture, vous avez une approche de formateur et puis nous en avons bien sûr discuté ensemble avec Sylvie en amont. 

Qu’est ce que vous appréciez dans notre partenariat ?

M. H : L’approche par la lecture individualisée. Vous apportez de nombreux livres, dont des nouveautés qui vont toucher à la fois les enfants mais aussi les adultes présents. Lors des séances de lectures on s’adapte tous à la situation, on peut laisser les jouets en place par exemple et on passe du temps aussi à observer les réactions des enfants, voir les livres qu’ils vont choisir.

S : Que l’action puisse nourrir les professionnelles présentes pour qu’ensuite elles aient du plaisir à partager des temps de lecture avec les enfants. Ça m’a aussi permis d’aborder des livres différents, les pop-up, les livres d’art… De prendre le temps de bien les regarder avec le lecteur, de pouvoir partager des observations. Travailler ensemble a complété mes connaissances et renforcé mes pratiques avec les livres.

Depuis que le partenariat est en place avez-vous remarqué des évolutions du côté des professionnelles sur la lecture auprès des enfants ?

S : Les professionnelles la plupart du temps acceptent à présent que nous venions leur lire des histoires, juste pour elles. Ce partage elles l’acceptent volontiers. Certaines professionnelles qui peuvent être en difficulté avec la langue française au départ se permettent de plus en plus de toucher les livres, de s’en saisir pour elles et les enfants. Lors des temps de « jeux libres », j’aimerai qu’elles se sentent suffisamment à l’aise pour aller chercher d’elles même des livres quand ils sont rangés sur les étagères. 

Une anecdote ou un évènement marquant pour vous ?  

M.H :  C’est surtout les fois où j’ai vu les professionnelles finir par se regrouper lors d’une séance autour d’un livre qu’elles vont partager entre elles, en jouant, en s’amusant de ce qui est à l’intérieur, ça donne le sentiment qu’il y a quelque chose qui se débloque.

S : J’ai souvenir d’une lecture du livre *« Coucou » de **Lucie Felix avec un enfant pour qui le livre accordéon s’est transformé en une maison symbolique en l’entourant complètement.

* article  »parlons albums : coucou, caché »

**interview « rencontre avec : Lucie Félix »

Et à l’avenir, des projets ?

S :  Nous invitons les déjà les professionnelles après nos séances à choisir un livre qu’elles ont apprécié et à nous dire ce qu’il leur a plu. Ça donne des vignettes écrites que nous accrochons au mur, j’aimerai en avoir plus pour recouvrir entièrement les murs de la Bulle d’Air !

Sinon, j’aimerai reprendre les comités de lecture en bibliothèques auxquels nous participions avant la pandémie. Être entourée d’autres professionnels pour découvrir des albums jeunesses et en discuter ensemble. 

M.H : De mon côté, je vais prochainement quitter la Bulle d’Air pour une autre aventure et là où j’irais il y aura des livres, c’est certain.

Interview réalisée en mai 2021
Frédéric Boyer lecteur-formateur et coordinateur des actions de L.I.R.E

Rencontre avec Lucie Félix

Lucie Félix portrait

Bonjour Lucie Félix, un grand merci de répondre favorablement à notre interview.

Avec plaisir !

Pouvez-vous nous parler de votre parcours. Sur votre blog vous le présentez brièvement, comment êtes-vous passée d’un diplôme de biologie au métier d’auteure, illustratrice ?

J’ai toujours su que j’étais plutôt faite pour le domaine artistique, mais dans ma famille, personne n’était artiste. Mes parents n’étaient pas contre, mais ça ne faisait tout simplement pas partie du paysage. J’ai adoré mes études de bio, surtout pour la découverte de la démarche scientifique. Mais quand il a été question de faire une thèse, avec au bout certainement des années de post-doc, j’ai tout de même tenté une école. Je pensais plutôt passer ce concours pour ne rien regretter au moment de me lancer en thèse, mais quand j’ai été prise, je n’ai pas hésité !

Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire des albums jeunesses ?

La découverte des livres de Komagata, de Tana Hoban, de Iela et Enzo Mari et bien sûr de Munari. J’ai adoré ce langage très conceptuel mais pourtant très concret, et la douceur de leur propos.

A l’association L.I.R.E. nous avons découvert avec beaucoup de plaisir votre premier album édité chez les Grandes personnes – Deux yeux – qui suscite de l’émerveillement chez les jeunes lecteurs et leurs parents. Depuis nous suivons avec attention vos parutions.

Lucie Félix, deux yeux, les grandes persones

MERCI !!!

La question du « lire ensemble », du « lire avec » les jeunes enfants et les adultes est au cœur de nos actions, pensez-vous que ces moments de lecture partagée participent à la construction des relations enfants – adultes ?

coucou Lucie Félix, les grandes persones

Oui c’est une conception que je partage complètement avec vous. D’ailleurs, plus le temps passe, plus je conçois mes livres comme des « moments » partagés entre un enfant et un adulte, ou avec un autre enfant d’ailleurs (par exemple COUCOU). Les séances d’atelier passées avec les classes, puis ensuite la découverte de la parentalité, m’ont permis de redécouvrir (j’avais oublié depuis ma propre enfance) à quel point les enfants sont vulnérables, et combien ils investissent les relations avec les adultes. Je garde comme priorité de me mettre toujours du côté des enfants dans la conception de mes livres, mais en pensant à l’adulte qui va leur amener. En tous cas, le livre offre une opportunité exceptionnelle de réfléchir au rôle de l’adulte auprès des enfants. Pour ma part, lire avec mes enfants est une part immense de la construction de notre relation. Il n’y évidemment pas que ça, mais quel plaisir de discuter d’un livre ensemble, de donner nos avis, puis d’extrapoler… La notion d’esprit critique est aussi capitale pour moi, et je leur propose toujours de dire ce qui ne leur plaît pas dans un livre, et pourquoi. C’est aussi pour ça que j’essaie de leur montrer une grande diversité de style.

Il y a aussi une notion qui me vient des neurosciences, celle de l’attention partagée, qui consiste à orienter l’attention de l’enfant vers ce qui est important et qui est si bonne pour les apprentissages (concentration, mémorisation, compréhension…).

Et puis l’idée du respect de l’enfance, de la vulnérabilité. Passer du temps tout près d’eux, accorder de l’attention, rigoler, s’émouvoir… Je pense que cela peut aussi beaucoup donner confiance en eux-même aux parents : voir que ça marche, que notre enfant nous écoute, s’intéresse…

Photos – Sandra Pecego

Et réfléchir ! Devenir une « grande personne » (oui j’adore ce nom!!) c’est aussi réapprendre le monde pour le transmettre. Personnellement, j’ai trouvé un regain de curiosité fulgurant en devenant mère ou en travaillant avec les petits des écoles. J’ai approfondi des notions parce que la perspective d’en discuter avec les enfants relevait énormément le niveau d’exigence ! Donc, oui je trouve que le livre est lieu privilégié pour réfléchir au rôle d’un adulte. Peut-être cela passe-t-il par accepter de revisiter notre propre enfance, ce qui parfois est en partie douloureux, avec la lucidité d’un regard d’adulte ? De nous reconnecter avec l’enfant que nous avons été ? Lire un livre pour enfant, pour moi c’est souvent ça. Les livres pour enfants me semblent très important dans la construction d’une relation enfant-parent.

Quelles sont vos sources d’inspirations/vos muses ?

Je garde un amour d’enfant pour Matisse, toute son œuvre. C’est ma première découverte plastique, et toujours une merveille. Ensuite, Munari, Komagata, Hoban et le couple Mari. Plus tard j’ai aussi beaucoup aimé découvrir, Paul Cox, Claire Dé et Hervé Tullet.

Hariki lucie félix les grandes personnes

Pourriez-vous nous parler de votre dernier livre Hariki édité chez les Grandes Personnes. Il semble faire le lien avec votre premier diplôme de biologie ?  

C’est en effet un livre qui est un récit fantaisiste d’un certain stade de l’histoire de la Vie. A un moment, des cellules ont été ingérées par d’autres, s’y sont trouvé bien, et y sont restées, pour créer des être nouveaux. De ces épisodes découlent tout le socle de notre classification actuelle des êtres vivants. J’avais adoré cette histoire, et comme le discours scientifique n’est clairement pas une évidence pour tout le monde (créationnisme, terre plate etc…), je trouvais bien d’y sensibiliser les tout-petits. La réalité des cellules est parfois difficile a expliquer, la notion de la grande variabilité du vivant, de son caractère mouvant, est aussi capitale je trouve.

Pour vous, qu’est-ce qu’un bon livre jeunesse ?  Que cherchez-vous à « transmettre » dans vos albums ?

Personnellement, je recherche exactement la même chose dans un livre jeunesse que dans un livre pour moi-même, un langage, un point de vue qui va me surprendre, une réflexion nouvelle… Quelque chose qui m’aide a rentrer dans la complexité des choses, me faire prendre conscience d’un nouvel aspect du réel, ou mieux encore, qui me fera changer d’avis !

En tant qu’autrice, je suis très touchée par les enfants, je l’ai déjà dit plus haut, et je souhaite vraiment susciter en eux la curiosité, le plaisir de la réflexion, et faciliter un beau moment entre eux et une personne qui les aime.

Depuis Deux yeux  vous écrivez et illustrez vos albums. Envisagez-vous une collaboration avec un auteur ou illustrateur ou est-ce un choix de votre part de travailler seule ?

Ce n’est pas facile du tout pour moi de travailler à plusieurs sur un livre. J’aime beaucoup travailler avec d’autres. Pour le spectacle créé avec Mateja Bizjak par exemple, pas de problème, tout se fait en même temps et nous collaborons à chaque étape. Mais pour mes livres, le fond et la forme sont en général très imbriqués. L’idée d’histoire vient souvent d’une idée d’un dispositif, d’un type de manipulation impliquée par une certaine forme d’objet-livre, donc difficile pour une autre personne de se glisser dans ce processus… Et à l’inverse, parfois je reçois des textes très bien, mais je ne vois pas ce que je peux leur apporter. L’ensemble est déjà trop abouti pour que je puisse introduire ma manière de travailler. C’est la seule raison.

Quelles techniques d’illustration utilisez-vous ?

L’idée générale est celle du découpage et du bricolage. Mais pour gagner du temps, j’utilise beaucoup l’infographie, pour faire des centaines d’essais très vite ! A différents moments, je fais des maquettes que je laisse traîner à la maison, que je montre dans des ateliers, pour voir ce que les enfants en font.

Pourriez-vous nous dire un mot sur vos projets, prochains ouvrages ? 

Je travaille en ce moment avec Les Doigts Qui Rêvent à un projet qui implique plein de monde, en particulier Solène Négrerie la designer de la maison, Danyelle Valente qui est psychologue à l’université de Genève et de Lyon, mon frère Damien Félix qui est musicien, pour faire un livre pour les enfants aveugles, et qui fonctionne sur le même principe que la Promenade de Petit Bonhomme. C’est une vraie découverte, vraiment passionnant pour moi.

J’ai aussi un nouveau livre qui devrait sortir à l’automne prochain (chez les Grandes Personnes évidemment), qui découle de tout le travail expérimental réalisé avec Mateja Bizjak, les artistes Caroline Chaudré et Max Lance, et l’éducatrice de jeunes enfants Brigitte Bougeard, pendant la création de notre spectacle KUKU. C’est un imagier qui s’inscrira plutôt dans la veine COUCOU, un livre pour les tout-petits qui implique du mouvement.

Et pour finir quels livres ont marqué votre enfance ? 

Je n’ai pas immédiatement un livre qui me revient… J’ai grandi dans un village très perdu, donc pas de bibliothèque. Et à l’école, j’ai eu une enseignante un peu particulière, dans une classe unique ou je suis restée de 5 à 10 ans, et qui, même si je n’en ai jamais parlé avec elle, ne devait pas avoir la plus haute estime pour la littérature jeunesse, point de vue que l’on rencontre encore ! Les enfants étaient traités comme de petits adultes. Je me souviens avoir appris le Dormeur du Val, Nuits et Brouillard, L’auvergnat et autres œuvres superbes mais un peu traumatisantes… En revanche, je suis vraiment passée à côté de l’école des Loisirs, du père Castor etc … Je me souviens très bien qu’elle m’avait fait lire Le Hobbit. J’avais beaucoup aimé, mais je me souviens que j’avais peur. A la maison nos parents nous lisaient tous les soirs une histoire, et pour rejoindre ce que je disais plus haut, c’est surtout ces moments géniaux qui m’ont laissés un beau souvenir, avant les livres eux-mêmes ! Nous étions abonnés à Mes Belles Histoires, et nous avions aussi beaucoup de Mr Mme de Hargreaves, et des livres de contes.  Mais je pense que ceux qui m’ont laissé les plus beaux souvenir étaient Boucle d’Or illustré par Jan Brett, et la Gloire de mon père !

Merci beaucoup d’avoir pris le temps de répondre à nos questions, ce sera un grand plaisir de vous publier dans notre toute récente rubrique « Rencontre avec »

Merci à vous !

Retrouvez notre article au sujet de l’album Coucou ici.

Rencontre avec Corinne Dreyfuss

Merci beaucoup de prendre le temps de répondre à nos questions, c’est un grand plaisir d’inaugurer avec vous notre rubrique « Rencontre avec… »

Merci à vous de m’y inviter, je suis très admirative du travail que fait  L.I.R.E,  c’est tellement important, aujourd’hui plus que jamais.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?

J’ai fait mes études aux Beaux-arts. Ensuite, pendant quelques années, j’ai dessiné, peint et fait des collages, mais j’ai aussi commencé à proposer des ateliers d’art plastique avec des enfants et même déjà, avec des tout-petits. Longtemps après, en 1997, je me suis intéressée à la littérature jeunesse que je ne connaissais pas du tout. Je ne me souviens pas avoir eu d’autres livres que des « Martine » avant « La bibliothèque rose ». Ma rencontre avec les livres d’Olivier Douzou, « Jojo la mâche » et « Yoyo l’ascenseur » a été particulièrement marquante et m’a ouvert des possibles que je n’imaginais même pas. Parallèlement la bibliothèque de ma ville (Mulhouse) proposait une action qui s’appelait « 1,2,3 contez » des weekends de formation à la lecture à voix haute et au conte étaient offerts et en échange nous allions raconter ou lire bénévolement dans une école. J’ai eu un plaisir immense à lire des livres avec les enfants à l’école et j’ai commencé à écrire et illustrer mes propres projets . Mon premier album est sorti fin 1998 aux éditions Thierry Magnier, suivi très vite début 1999 par un album aux éditions Frimousse. Deux éditeurs avec qui je travaille toujours.

Vous avez plus de 50 titres à votre actif, dont les premiers ont été publiés au début des années 2000, votre style graphique a évolué, il semble tendre vers plus d’épure, qu’est-ce qui a présidé à cette évolution ?

En plus de 20 ans forcément (et heureusement) on évolue et mon travail graphique a effectivement changé. Au début pour illustrer je me suis appuyée sur ce que je faisais alors, surtout des collages, mais aussi, pour une autre part de mon activité,  des motifs (je dessinais à ce moment-là des motifs textile). Au final j’étais souvent déçue par l’impression, le rendu dans le livre. Même quand la photogravure était réussie, je trouvais toujours (et c’est normal) que l’on perdait quelque chose entre l’original et la reproduction. Quand l’ordinateur en tant qu’outil est arrivé dans mon travail d’illustratrice, cela a changé. Ce que je fais sur mon ordinateur, c’est ce qui est dans le livre, je n’ai plus l’impression de passer par l’étape « reproduction » et je n’ai plus cette « petite déception », cette « sensation de perte ». Il n’empêche que mon travail numérique est très semblable à du collage, je crée beaucoup en assemblant des formes, parfois même je commence avec des papiers et des gommettes pour expérimenter. C’est vrai que j’ai envie de formes limpides, de clarté visuelle. J’utilise beaucoup d’aplats, les motifs maintenant sont souvent remplacés par des trames et j’essaye de travailler les éléments de l’illustration pour qu’ils soient les plus simples, les plus iconiques. Je suis tout à fait fascinée par la capacité qu’ont les tout-petits de « reconnaître » les dessins, même quand ils sont très schématiques, parfois même jusqu’à l’abstraction.  Quand je dessine un oiseau avec une forme oblongue pour le corps deux rectangles pour les ailes, trois traits un point pour les pattes, le bec et l’œil cela n’a pas grand-chose à voir avec un vrai oiseau et pourtant c’est évident pour eux. J’aime bien aussi l’idée de faire avec « moins », me demander ce qui n’est pas utile dans le dessin comme dans le texte et de m’en passer.

dans mes livres il y a Corinne Dreyfuss Beaucoup de vos albums s’adressent particulièrement aux bébés, vous avez aussi créé une exposition “Dans mes livres il y a…” qui est destinée aux tout petits, quelles sont les spécificités de ce public?

Oui, de plus en plus de mes livres s’adressent aux tout-petits (moins de 3 ans) et « Pomme pomme pomme » a fait connaître mon travail en ce sens. C’est un public que j’ai rencontré, avec lequel je me suis familiarisée petit à petit et qui me captive de plus en plus. Pour moi écrire/illustrer pour un tout-petit, c’est travailler pour une rencontre, cette rencontre entre l’auteur (à travers le texte et l’image), le médiateur (celui qui lit le livre, la voix) et le tout-petit lecteur. C’est écrire pour être lu à voix haute et cela demande aussi d’envisager les/la voix et de ce fait, d’avoir une vraie attention aux sons, aux rythmes, aux silences même. J’aime bien penser que dans mes textes, je suis attachée  de façon égale aux paroles (le sens) et à la musique (le son). Écrire pour un tout-petit, c’est aussi imaginer un objet : le livre autour duquel petits ET grands vont se rassembler, qu’ils vont manipuler et dans lequel chacun peut se retrouver. Écrire pour un tout-petit, c’est encore créer des mouvements de regards conjoints, donner un rythme, une chorégraphie à ces mouvements entre pages, texte, et illustrations, j’aime bien me demander ce qu’ils vont regarder, quel chemin dessiner à leur regard. Parce que lire avec un tout-petit, « c’est regarder ensemble dans la même direction*  » et ce regard partagé est fondamental. Et puis, écrire pour un tout-petit, pour moi, c’est essayer de faire au plus simple (et ce n’est pas simple de faire simple),  avec « moins ». Parfois c’est juste tirer un fil, mais ce fil j’ai envie qu’il soit doux, solide et beau comme un fil de soie. exposition dans mes livres il y a Corinne Dreyfuss C’est aussi dans cette optique de rencontre autour du livre que j’ai imaginé mon exposition « dans mes livres il y a… » pour créer un dispositif qui part de mes livres et qui s’étend en un espace pensé pour le tout-petit, où, accompagné, il peut jouer, expérimenter, associer, lire avec …

caché Corinne DreyfussJ’aimerais que vous nous parliez de votre album « caché ! », ce n’est pas le dernier né mais il est probablement le plus atypique de votre production, d’où vous est venue cette idée ?

« Caché ! » est un livre tout particulier pour moi. D’abord parce que j’ai mis plus de quinze ans à le concevoir et à l’écrire. Je me souviens très bien du moment précis où cette idée a germée. Mon fils était tout-petit, (il est majeur !) assis, calé, entre des coussins sur notre lit, il tenait dans ses mains un petit cartonné et il s’est arrêté sur une page, captivé. il observait avec l’attention incroyable dont sont capables les bébés, mais cela a duré un très long moment. Alors je me suis penchée pour voir qu’elle était l’image qui l’absorbait à ce point. Et là, j’ai constaté à ma grande surprise que ce n’était pas une image qui retenait ainsi son attention, mais les mots, le texte, la typo. A ce moment-là je me suis dit, bien sûr, l’écriture (qu’ils ne peuvent pas lire) intéresse les tout-petits. Grâce aux mouvements de nos regards, par l’attention à la lecture qu’ils voient dans nos yeux, ils entrevoient. le mystère de ces signes qui dévoilent l’histoire. J’ai tout de suite décidé : je vais faire un livre pour les bébés sans images avec seulement du texte. Mais c’était compliqué, ambitieux, je ne savais pas vraiment quoi faire de cette idée et je n’avais pas à l’époque les épaules et l’expérience pour porter ce projet. N’empêche que cette idée ne m’a pas quittée, qu’elle a continué à vivre et à grandir dans un coin de ma tête. 8 ans plus tard, j’en ai parlé à mon éditeur, Thierry Magnier. Thierry m’a tout de suite dit ok mais ce n’était toujours qu’une idée, je ne savais même pas quoi écrire pour ce projet et je me suis lancée sur beaucoup de pistes sans jamais réussir à trouver un fil cohérent. La seule conviction que j’avais, c’est que je voulais que l’histoire soit très accessible aux petits comme aux grands, parce que, je le savais, la forme de ce livre allait être un peu impressionnante. J’ai mis 7 ans de plus pour aboutir. J’avais reparlé du projet avec Thierry Magnier et mon éditrice Camille Gautier et ils m’avaient lancée sur la piste du « Roman », plutôt que du livre sans image. Au début cela m’a mis la pression, « un roman pour bébé » quelle histoire ! Mais j’ai beaucoup recherché, lu, autour du concept de roman et cela m’a nourrie sans doute. C’est au cours d’une résidence d’écriture de 2 mois à la crèche à la Friche la Belle de Mai à Marseille, pendant laquelle j’ai d’ailleurs écrit « Regarde ! » (éditions du Seuil Jeunesse) que j’ai trouvé mon idée pour « Caché ! » : puisqu’il n’y avait pas d’images, que je n’allais pas « montrer » dans cette histoire, nous allions chercher qui se cachait dans ce livre. J’ai souvent l’impression que ce sont les enfants qui m’aident à trouver les idées qui sont cachées dans ma tête, là c’est le petit lecteur que l’on trouve caché dans l’histoire. Bien sûr, je ne peux pas parler de « Caché ! » sans évoquer le très beau travail de typo et de mise en page d’Aurélien Farina vraiment essentiel dans ce projet et qui a donné toute son ampleur à mon propos. caché Dreyfuss Magnier int Comment a-t-il été accueilli par le public, les libraires, la critique ?

Il a été accueilli timidement au début. Il a désarçonné les adultes, même des professionnels, ce que je comprends. C’est un livre qui a eu besoin d’apprivoiser les grands, de les amadouer. Il fait son chemin petit à petit (et il n’a pas fini, je crois, j’espère…) il les a souvent convaincus quand ils l’ont vu confronté à son public, quand ils l’ont lu avec des tout-petits. Moi c’est un livre qui m’a étonnée à de nombreuses reprises, qui m’a fait découvrir des choses à posteriori. Je l’avais pensé pour des bébés et je l’ai partagé avec les tout-petits avec beaucoup de bonheur et d’intensité, mais je n’avais pas imaginé que je pourrais le lire de la maternelle au CE2 dans des classes captivées, certains enseignants m’ont suggéré que « Caché ! » avait des pouvoirs magiques tellement ils étaient étonnés de la qualité de l’attention qu’il suscitait. C’est aussi un livre qui a provoqué beaucoup de témoignages passionnés qui m’ont énormément touchée (de la part des parents parce que les bébés ont encore un peu de mal à m’envoyer un mail pour me dire combien ils ont aimé mon livre). D’ailleurs sur mon site, il y a une vidéo d’un petit garçon de 18 mois qui lit « Caché ! », qu’on m’a envoyée et dont je ne me lasse pas, c’est pour moi un puissant antidépresseur quand ma motivation vacille. Je crois que l’on n’a pas encore « fait le tour » de ce que l’on peut proposer aux bébés je pense sincèrement que ce sont des « lecteurs » incroyables, actifs et créatifs, en qui on peut avoir toute confiance pour s’emparer de propositions ambitieuses.

un oiseau un chat dreyfuss Deux nouveaux albums viennent d’arriver presque simultanément en librairie : Un oiseau, un chat (Thierry Magnier) et Transformer un loup (Frimousse). Pouvez-vous nous parler de ces deux projets ? 

Oui la situation actuelle a fait que ces albums sont sortis à une semaine d’intervalle ce qui n’était pas prévu, mais peu importe. « Un oiseau un chat » est un projet très simple, cela faisait longtemps que j’avais envie d’écrire un album où le rythme est créé par un ping-pong de phrases courtes (sujet, verbe) et d’onomatopées, j’aime la dynamique que cela crée, ça donne quelque chose de rebondissant. Deux personnages : un tout petit oiseau et un gros gras chat gris. Tout va bien tant que chacun respecte les limites (celles de la page) mais quand l’un empiète sur le territoire de l’autre… aïe, aïe, aïe ! C’est aussi un livre sur l’enfant qui n’arrête pas, jamais, qui pousse les limites tant qu’il peut. « Transformer un loup » est un livre participatif. Par les actions des petits lecteurs sur la page, le loup se transforme petit à petit en mouton. J’adore la façon dont les petits s’impliquent dans ces livres participatifs, (« Regarde ! » explorait déjà cette piste) ils sont à fond, ils ne font pas semblant, ils font. Transformer un loup en mouton c’est aussi apprivoiser ses peurs, les rendre inoffensives et à ça, on peut tous s’entraîner, petits ou grands. transformer un loup Depuis quelque temps vous faites aussi les couvertures des livres de la collection 1001 bébés, (dont celui de LIRE et nous vous en remercions) voulez-vous nous dire deux mots de ce travail ?

J’avais déjà imaginé la version précédente des couvertures. Là, on a eu envie, tout en gardant l’aspect très coloré de cette collection, de faire une galerie de portraits de bébés dans toute leurs diversités. C’est un travail très différent dans lequel je prends beaucoup de plaisir. J’adorerais un jour faire une exposition ou un leporello de toutes ces petites bouilles. Pas sûr qu’on en compte 1001 pages !

Pour finir, des projets en cours ? 

Oui, plein ! Au printemps 2021, sortira au Seuil jeunesse un album sur la fin des histoires et de la vie, « c’est l’histoire… » illustré par Charlotte Des Ligneris. Je suis très heureuse qu’Angèle Cambournac (mon éditrice) et Charlotte aient réussi à insuffler autant de vie(s), de mouvement et de chaleur dans cet album forcément un peu grave. Je suis bien impatiente de le lire. Au printemps aussi, aux éditions Thierry Magnier dans la collection « pim, pam, pom » un album participatif  où l’action bouscule les mots jusqu’à donner « Une histoire bien secouée ». je me suis beaucoup amusée. A l’automne aux éditions Thierry Magnier, dans le même format que Caché ! et Bébébéaba, un thriller (que l’on peut traduire si joliment par : livre à frissonner) pour les bébés, ils vont avoir très, très, très peur… je vous le dis. Et puis je travaille actuellement sur deux autres projets : un livre CD et un livre objet, deux projets qui m’enthousiasment énormément, mais qui sont encore en cours de réflexion, alors je ne vous en parle pas et je croise les doigts. * Saint-Exupéry, Terre des Hommes : « Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction. »