Parlons albums : Sur le sol

Sur le sol – Philip Giordano, Giovanna Zoboli – seuil jeunesse 2020

sur le sol Philip Giordano, Giovanna Zoboli, seuil jeunesse

L’escargot, la graine, la souris, nous montrent les chemins.
Sur ou sous le sol, si on les suit, on traverse tous les éléments : minéraux, végétaux, eau, animaux, petits comme gros.

Dans cet imagier, agréablement cartonné à l’italienne, on y a trouvé :

Un style authentique, épuré voir rustique,
une impression de gravure,
une façon de tampon,
un on ne sait quoi du Père Castor,
le sentiment de traverser les saisons,
en croisant sur sa route de petits trésors.
Le jour, la vie jaillit comme cette source.
La nuit, la vache convoque la lune, les rêves, les étoiles
et la graine germe de la terre à l’air.

sur le sol Philip Giordano, Giovanna Zoboli, seuil jeunesse

Tout ce qu’on peut dire à L.I.R.E, c’est : “On aime quand germent les graines.”

Stéphane Boulanger, lecteur formateur

Parlons albums : Serpent rêve

Serpent Rêve  Sara Villius et Mari Kanstad Johnsen édition Cambourakis, 2018, 14€

De quoi rêve serpent en s’endormant paisiblement ?
Dans ses songes, il imagine engloutir des animaux gigantesques, tels qu’un mouton, une vache et pourquoi pas le plus imposant de tous : un éléphant ! Mais ce grand festin n’est que le fruit de son imagination. En effet son évasion gustative n’aura duré que le temps de son somme. Il se réveille dans son vivarium avec pour seule consolation une pauvre petite souris blanche à se mettre sous la dent ! On découvre alors avec surprise que tous ces animaux rêvés ne sont en réalité que de petites figurines posées sur l’étagère d’une chambre d’enfant dans laquelle serpent est installé.

Serpent rêve, est un très bel album aux illustrations originales renforcées par des aplats de couleurs vives et chatoyantes. Au cours de la lecture les enfants s’amusent à deviner l’animal avalé par le serpent dont la silhouette se dessine à travers son corps.

De plus, le jeu d’échelle sur la taille du serpent, qui alterne entre sa représentation surdimensionnée et sa taille réelle, nous permet d’être à la fois dans l’imaginaire du serpent vorace et menaçant, et dans sa réalité d’animal de compagnie.

J’apprécie cet album car il prend à contre-pied et avec humour la représentation souvent inquiétante voir terrifiante que l’on a d’un serpent. Qu’il soit montré en gros plan repu par sa pitance, ou bien, ouvrant grand sa gueule prêt à avaler une petite souris. J’ai eu l’occasion de partager cet album avec des enfants et des assistantes maternelles. La palette de belles couleurs éclatantes est très appréciée, et le jeu suscité par la forme que prend le corps du serpent pour deviner l’animal qu’il rêve d’engloutir, entraîne rires et étonnement !

Yaël Sané Cohen, lectrice formatrice

Parlons albums : TOI ET MOI

« Toi et Moi » fait suite à « Nous sommes là » et comme l’écrit Oliver Jeffers dans la lettre qui accompagne cette œuvre dédicacée à sa fille Mary et granny Marie, grand-mère de cette dernière :

Nous n’arrivons jamais à rien seul et ce que nous faisons nous devons le faire avec AMOUR… « NOUS SOMMES LA » a été écrit pour expliquer comment fonctionne le monde « TOI ET MOI » explique comment le changer.

Dans la bande annonce du film d’animation adapté de « Nous sommes là », on nous dit : « Nous avons peut-être l’air tous différents, mais ne te trompes pas, nous sommes tous des gens, et nous partageons tous la terre. Il te reste beaucoup de choses à apprendre à propos de la planète Terre, prends-en bien soin ! »

Oliver Jeffers nous adresse ce message d’espoir, dans lequel les outils et leur boite invitent ce père et sa fille à bricoler leur présent et à mettre de côté des pelletés d’Amour, « très utiles plus tard, quand les temps seront rudes, et pour garder espoir. »

Après avoir construit des murs pour contenir leurs peurs, l’inconnu, l’étrangeté de ces personnages si différents, cette sorcière, qu’on dirait tout droit sortie du placard aux balais, ce médecin masqué et armé de sa seringue, ou encore ce pirate à la jambe de bois, rescapé de l’Île au trésor, dirait-on, père et fille leurs ouvrent grand leur porte et autour d’une tasse de thé s’attablent tous ensemble pour s’excuser. Nous aussi, nous y sommes conviés, une tasse et une place ont pour nous été préparées.

S’ensuit un temps de contemplation de l’univers et de ses merveilles. La planète Livre en orbite, un satellite de la Terre et un extra-terrestre pilotant sa soucoupe qui bientôt rejoindra ce père, sa fille et tous ces inconnus croisés au long de cette escapade, pour partager ensemble un moment convivial et chaleureux.

Après avoir traversé les montagnes, et accompagné de la sorcière chevauchant son balai, roulé jusqu’à la Lune, puis affronté mer agitée et vents tempétueux, un refuge empli de trésors les accueille et autour d’un feu de joie, se retrouvent ces étrangers devenus familiers, frère, doudou et grands-parents, sans oublier ce renard qui ne demandait surement qu’à être apprivoisé sans savoir comment faire !

Une œuvre écrite en mémoire d’Oscar et de Valéria, ce père salvadorien et sa fille qui avaient tenté la traversée du Rio Grande pour trouver un monde meilleur et qui ne sont jamais arrivés à destination.

Tout ce qu’on en dit à L.I.R.E, c’est : « Quel plaisir ce voyage à la rencontre d’étrangers dans des destinations inconnues et ces moments de partages dans cette nuit étoilée aux parures d’aurore boréale, qui font même sourire la lune, et MERCI Oliver et Mary de nous y avoir conviés ! »

Stéphane Boulanger – Lecteur/Formateur de L.I.R.E

Parlons albums: Coucou, Caché, deux albums insolites

Le premier se déploie comme un accordéon, le second ressemble à un prix Goncourt. Ces deux livres sont des coups de cœurs de l’équipe de L.I.R.E !

Lorsqu’ils sont apparus en librairie, nous avons été d’abord un peu méfiants. Ces derniers temps pullulent beaucoup de livres qui, à grand coup de marketing, s’auto qualifient d’indispensables pour les bébés. Hors, comme l’écrit le spécialiste de l’album Michel Defourny: «Il ne suffit pas d’ajouter un « plus produit », peluche ou gadget… Pour faire un livre pour les bébés »*.

Coucou, de Lucie Félix et Caché de Corinne Dreyfus nous ont chacun interpellés, par leur hybridité d’abord, le premier nous plongeant dans le monde des premiers jeux des bébés et le second dans celui trop sérieux des adultes, mais aussi par leur aspect atypique, les rendant l’un et l’autre complètement à part dans les étals de nos librairies.

Alors nous en avons acheté quelques exemplaires de chaque, et nous sommes allé interroger nos experts en la matière, les bébés, pour nous aider à alimenter notre réflexion.

coucou Lucie Félix, les grandes personesCoucou…

Nous le constatons tous les jours, les jeunes enfants écoutent avec leur corps. Quand on leur lit un album, il leur arrive de se balancer, de se lever, de bouger bras ou jambes, de s’éloigner même. Nous l’observons avec toutes sortes de livres. Mais certains ouvrages vont plus loin, ils invitent intrinsèquement les enfants à bouger, à agir.

C’est le cas avec ce très beau livre-objet, qui s’explore des yeux, des oreilles et des menottes.

Il se présente comme un paravent, aux solides pages de carton, reliées entre elles par une toile épaisse qui supporte très bien les manipulations.

Chaque page est percée d’une ou plusieurs formes, dans lesquelles s’insèrent des plastiques transparents et colorés.

Les pages sont blanches d’un côté, noires de l’autre.

Quand on l’ouvre comme un livre, on constate déjà que les mêmes formes résonnent différemment en nous selon la couleur du fond. Les enfants, même tout petit y sont sensibles, ils réagissent quand on passe du recto au verso d’une page.

Coucou, Lucie Félix, les grandes personnes

Et très vite, ils s’approprient l’objet, le prennent en main pour en découvrir les différentes propriétés : Si on tapote sur les éléments de plastique, ça fait un drôle de bruit. Le soleil qui passe à travers offre mille jeux de lumière. Les couleurs primaires s’additionnent, donnent naissance à de nouvelles nuances.

Le livre devient mur, cabane, cachette ou chemin, posé au sol. Les enfants se lèvent, s’allongent dessus ou en dessous, l’enjambent. Ils le déploient ou le replient, essayent d’en faire une tour, un toit. Équilibre précaire, patatras, tout s’écroule et on recommence. De nouvelles idées arrivent, à plusieurs c’est encore mieux. On se regarde, c’est amusant le visage de l’autre avec des lignes bleues ou à moitié jaune. Et ces petites tâches colorées, comme des bonbons ou des confettis que la lumière projette sur ma main ou sur le sol.

Que de découvertes dont les bébés sont si friands.

Alors que nous nous émerveillons de voir tous les possibles offerts par cet album, nous sommes parfois interpellés. La dimension ludique ne fait aucun doute, mais est-ce encore un livre ?

Il est vrai que de Munari à Komagata, les auteurs ne cessent de repousser la frontière entre le livre et le jeu. Lucie Félix travaille toujours à la lisière des genres. Ses ouvrages font toujours du lecteur un véritable acteur, qui va contribuer à en écrire le sens.

Ainsi, si le livre ne contient pas une histoire, il contribue à en créer de multiples.

 

…Caché !

Paru lors de la rentrée littéraire 2017, Caché est annoncé, comme étant le 1er roman pour les bébés. Et, effectivement, tout dans l’objet nous renvoi à la littérature de ceux-qui-savent-lire: le format façon maison d’édition prestigieuse, le bandeau à la manière d’un prix littéraire qui annonce la couleur (le premier roman pour les bébés),  la préface du spécialiste (Patrick Ben Soussan, pédopsychiatre),  la pagination, le chapitrage…

Détail d’importance, dans l’album, aucune illustration pour soutenir, accompagner ou contredire l’écrit. Car dans Caché, c’est bien le texte et uniquement lui, tantôt dansant, virevoltant, s’agrandissant et se rapetissant, qui fait image, qui créé l’image dans le livre.

Les bébés, qui, comme le rappelle Patrick Ben Soussan, ne savent encore rien ou pas grand-chose de l’objet livre, vont l’explorer, le découvrir, avec toute leur sensorialité.

Caché Corinne Dreyfuss Thierry Magnier

Puis, grâce à l’accompagnement de l’adulte, à sa voix, qui (rappelons-le) lit le texte écrit, vont aller encore plus loin et, petit à petit, vont construire du sens : cet objet de plaisir quasi charnel est aussi un réservoir à potentialités infinies.

En halte-garderie, un bébé de 6 mois, dans les bras d’un adulte, éclate de rire et écarquille les yeux de surprise, à la variation de la voix de la lectrice et de la typographie du livre. Rapidement les rejoignent plusieurs bébés, interpellés par la jubilation partagée de ces deux-là.

En bibliothèque de rue, un enfant de 16 mois cherche inlassablement, dans toutes les pages du livre, et pendant plusieurs lectures, les numéros de page et les pointe délicatement du doigt.

Une maman s’exclame, mi- amusée mi- émerveillée, qu’elle est fière de son bébé, qui a lu son premier roman dans la salle d’attente de la PMI.

Tous ces moments précieux, et bien d’autres encore, témoignent de la magie de cet album, qui joue des codes de la « noble littérature » pour mieux nous ouvrir les yeux sur toutes les compétences des bébés lecteurs.

Coucou, Lucie Felix, Les grandes personnes, 2018.

Caché, Corinne Dreyfus, Thierry Magnier, 2017.

*Les cahiers d’A.C.C.E.S N°3 « A propos des comptines et des albums ».

Retrouvez une interview de Corinne Dreyfuss et une de Lucie Félix  dans notre rubrique Rencontre avec

Chloé Seguret et Céline Touchard, Lectrices formatrices.

Parlons album: Pour faire une tarte aux pommes

pour faire une tarte aux pommesPour faire une tarte aux pommes, il faut un pépin de pomme, Giacomo Nanni et Bastien Contraire, Albin Michel Jeunesse

Il est délicieux d’être transporté par une histoire. Et lorsque des thèmes aussi universels que le temps, la transmission et la vie sont retransmis avec tant de délicate simplicité par chaque élément de cette histoire, l’émotion ne peut qu’être vive.

Le jeune protagoniste plante un pépin. Les saisons, puis les années passent ; le pépin comme le garçon ont poussé. Il n’y a plus qu’à tendre la main pour cueillir une pomme, laisser les pépins de côté, et préparer une succulente tarte. L’odeur qui sort du four est alléchante. Les pépins sont ensuite offerts au fils du garçon, devenu homme… et le cycle recommencera.pour faire une tarte aux pommes

Le livre-objet que nous offrent Giacomo Nanni et Bastien Contraire doit d’abord se libérer d’un écrin transparent pour pouvoir s’ouvrir. La reliure en spirales participe au cycle infini évoqué par l’histoire. Le texte, impersonnel, est écrit à la manière d’une recette de cuisine. Ses phrases sont courtes, et traduisent l’universalité du propos. Les illustrations aux couleurs vives racontent davantage que le texte et se focalisent sur la vie du garçon. Elles nous montrent son attente, ses rencontres, ses joies et ses paisibles décisions. À la lecture de cet album, deux envies surgissent : recommencer l’histoire à l’infini et… manger une belle part de tarte aux pommes !

Delphine Korwin, lectrice formatrice