Parlons albums : On échange !

On échange !
On échange, Bernadette Gervais, Seuil jeunesse

On Echange ! est un drôle d’imagier dans lequel deux éléments mis en regard sur les pages de gauche et de droite s’échangent un de leurs attributs. Ainsi, la vache se pare, par exemple, des pois de la coccinelle, tandis que la coccinelle porte les tâches de la vache. Cette atmosphère carnavalesque est aussi un pied-de-nez à une attitude qui se voudrait éducative, lorsque l’adulte cherche à ce que l’enfant nomme les représentations d’un imagier plus classique. En effet, comment nommer un animal en forme de vache, mais aux couleurs de la coccinelle ? L’autrice choisit d’inscrire le mot « vache » sous l’image, mais ne serait-ce pas plutôt par humour et provocation ?

Les enfants ne s’y trompent pas, et plongent avec délice dans cet univers loufoque et surréaliste. En pouponnière, un garçon de 2 ans vogue d’un album à un autre. Il tend un livre à un adulte disponible, part, commence à regarder un autre livre, puis va en donner un autre à un autre adulte,… Lorsque son regard accroche On échange !, le garçon se saisit de l’album, s’assoit au même endroit, puis feuillette longuement l’album. Il pointe du doigt plusieurs pages, avec un son interrogatif.

En PMI, je propose de lire une histoire à une fille de 4 ans, très dynamique dans la salle d’attente. Elle accepte aussitôt, et choisit On échange !. A la première double page, montrant un mélange entre éléphant et arrosoir, elle ne dit rien. A la deuxième, qui met en scène une poule à pattes d’ours et un ours à pattes de poule, elle me regarde en souriant, en pointant les pattes de la poule sous le corps de l’ours. Elle continue ensuite de tourner les pages, en rigolant de plus en plus franchement, et en disant « C’est n’importe quoi ! ».

On échange ! - cartonné - Bernadette Gervais - Achat Livre | fnac

Cet imagier grand format aux couleurs vives interpelle les lecteurs de tout âge, de par son aspect ludique et absurde. Il invite à une créativité libre et débridée, et instaure une belle complicité avec toutes les petites mains qui le manipulent.

Parlons albums : Bonne nuit le monde

« C’est l’heure d’aller dire bonne nuit à tout le monde. » La fillette prend au mot les paroles de sa mère et s’en va pour un grand voyage à travers : la maison, la ville, la mer, la jungle, les étoiles, etc. Elle entraîne sur son chemin d’autres enfants qui vont souhaiter avec elle, une bonne nuit au monde. Le rituel du soir revisité par Sachie Hattori séduit les jeunes lecteurs avec ce voyage qui les invite à laisser en douceur le monde réel pour rejoindre celui du rêve. 

L’illustration est un brin rétro et les couleurs contrastent sur le noir de la nuit, la structure du récit, avec la répétition du mot « bonne nuit » et la mise en page habile invitent à la rêverie. Le format à l’italienne et l’illustration sur double page renforcent cette idée de grandeur du monde, réel et rêvé.

Bonne nuit, le monde | Didier Jeunesse

Extrait de livre 3 : LIRE c’est LIER

Bernard Golse, dont nous avons déjà cité un extrait, fait remarquer que LIRE est l’anagramme du mot LIER.

Lire à un tout petit, c’est aussi une invitation à être en relation avec l’autre. Pour reprendre les mots de Sophie Marinopoulos, lire lors de cette période sensible (0-3 ans) participe « à la naissance de l’être relationnel ».  

Sophie Marinopoulos, dans son chapitre, A nos enfants, pour une politique en faveur de la santé culturelle, revient sur le lien qui se crée entre parents et enfant dans les trois premières années de vie. Elle évoque « Un processus qui se nourrit de rencontres, de partages, de temps de sensorialité, d’émotions, de symbolique. Une nourriture culturelle indispensable à la naissance du « sujet ». (…) Le petit humain a des besoins incontournables. Pour exister il lui faut un autre que lui-même, du temps, de l’empathie, de l’affection, du corps, des regards, de l’éveil sensoriel, de la symbolique, du langage, des pensées, des projections…».

Dans son chapitre Quand la toute petite enfance rencontre la lectrice de LIRE à Paris à la PMI La chapelle, Anne Lucas (puéricultrice en PMI), donne une illustration poétique de la rencontre parent, enfant, lecteur et livre :

« Je suis la toute petite enfance, celle dont on ne se souvient pas mais qui se façonne avec les mains et les cœurs de ceux qui prennent soin de moi.
Comme Chloé qui est arrivée ce matin et qui doucement a posé ses livres sur la table des enfants, sur le tapis des bébés, par terre.
Elle est venue de dehors et est entrée dans ce lieu tout rempli de mots. Mais les mots de Chloé sont colorés de pages. Elles s’ouvrent et se referment. Elles se mangent, se goûtent, s’attrapent et se chantent. Et moi, je me repais de leurs couleurs et de leurs formes.

Encore ! Ai-je envie de crier ? Alors je regarde fort, je vocalise, je jubile, encore !

Elle me regarde et me sourit, elle est là pour moi. Je regarde maman qui regarde Chloé. Je la vois sourire de me voir m’exprimer »

Retrouvez ces deux articles complets dans le livre Lire pour l’Insertion et le Refus de l’Exclusion, 20 ans de lectures en petite enfance.

Le livre pour l'Insertion et le Refus de l'Exclusion 20 ans de lecture en petite enfance


Extrait de livre 2 : La lecture un pont transitionnel

Au-delà des bienfaits mis en avant du livre et de la lecture sur le développement du langage, l’apprentissage de la lecture, etc. le tout petit fait preuve d’inventivité, il utilise le livre comme une « passerelle » entre lui et le monde extérieur.

Dans le chapitre, Cheminer ensemble, Aline Chatelet (éducatrice de jeunes enfants en pouponnière) observe l’évolution d’un enfant qui est arrivé à l’âge de 1 mois et repartit à 22 mois. Depuis son arrivée cet enfant a assisté régulièrement aux actions de lecture proposées par L.I.R.E.

« Ce qui était notable chez lui, c’était son usage singulier du livre lorsqu’un nouvel adulte pénétrait son lieu de vie. Petit garçon prudent dans sa relation, il nous a donné le sentiment d’avoir véritablement utilisé le livre pour entrer, à son rythme, en relation avec l’autre. »

Pour Bernard Golse (pédopsychiatre, psychanalyste) dans son chapitre, Du côté de la lecture et des tout-petits, le livre a une fonction d’objet transitionnel (Winnicoctt).

« Notre narcissisme, sentir qu’on existe, aimer, exister, passe par la rencontre avec le travail psychique d’autrui. Seulement, pour passer du sentiment d’être au sentiment d’exister, il faut que cela se fasse sans traumatisme, sans violence développementale, parce que c’est vraiment une révolution. Pour être on n’a besoin que de soi, pour exister on a besoin de l’autre, (et l’on sait que certains enfants autistes ont du mal avec ce mouvement-là.) La lecture précoce avec les tout-petits constitue, à mon sens, un pont non violent, transitionnel, graduel, qui permet précisément d’introduire l’autre ».

Retrouvez ces deux chapitres complets dans le livre Lire pour l’Insertion et le Refus de l’Exclusion, 20 ans de lectures en petite enfance.

Le livre pour l'Insertion et le Refus de l'Exclusion 20 ans de lecture en petite enfance